Tutoriel #3

 

Temps parfait et prolation imparfaite

 

Le tutoriel précédent nous a permis de nous familiariser avec la division ternaire de la semi-brève ainsi qu'avec les principes d'altération et d'imperfection qui en découlent. Si nous inversons les rôles, en transposant cette division ternaire au niveau de la brève, nous obtenons maintenant le temps parfait et prolation imparfaite. Le virelai à deux voix En mon cueur a un descort (V27) de Guillaume de Machaut en offre un bon exemple. Notez que nous ne considérerons, pour l'instant, que le seul discantus et reviendrons sur la partie de tenor ultérieurement.

 

Dans cette mensuration, la brève est parfaite et vaut trois semi-brèves, tandis que la semi-brève est imparfaite et vaut deux minimes. Par conséquent, la brève est sujette à l'imperfection et la semi-brève à l'altération. Si un point est placé après une brève, c'en est un de perfection ; s'il est placé apres une semi-brève, c'en est un d'addition ou de division.

       

Le refrain du virelai En mon cuer a un descort se présente comme suit :

 

Ex. 1a - En mon cuer a un descort, refrain (notation originelle)

 

Comme toujours, la première portée est précédée de la lettre initiale présentée en lettrine. La mélodie est notée en clef de do-4 et, pour employer notre terminologie moderne, sans bémol à l'armure. Aucun signe de mensuration n'est donné, mais, ici encore, certains indices dans la musique suffisent à indiquer le temps parfait et prolation imparfaite. Dans la transcription en 3/4, les minimes de la notation originelle deviennent des croches, les semi-brèves des noires, et les brèves des blanches pointées ; la longue finale prendra la forme d'une blanche pointée surmontée d'un point d'orgue (punctus organi).

 

Du point de vue poétique, le refrain est un septain composé de quatre heptasyllabes et de trois quadrisyllabes. De plus, ces vers hétérométriques sont construit sur deux rimes, toutes masculines :

 

En mon cuer a un descort

Qui si fort le point et mort

Que, sans mentir,

S'amours, par son dous plaisir,

N'i met acort

Avec ma dame, pour mort

Me doy tenir.  

 

En temps parfait, ce sont les semi-brèves qui doivent être regroupées par trois, de façon à former des «perfections», c'est-à-dire des unités équivalentes à des brèves parfaites. Le silence de semi-brève initial et les deux semi-brèves qui suivent forment ensemble une telle perfection ; en d'autres mots, ils remplissent une mesure entière dans la transcription. Quant à la semi-brève qui reste, elle doit nécessairement être retranchée de la brève suivante. La mélodie du premier vers se termine par un groupe de trois semi-brèves (monnayées en deux minimes + deux semi-brèves, pour un rythme syncopé) et une brève ; cette dernière est suivie d'un point de perfection, et ce afin que le silence de semi-brève suivant ne la rende pas imparfaite. Ce passage se transcrit de la façon suivante :

 

Ex. 1b - En mon cuer a un descort, refrain (vers 1)

Les mélodies qui supportent les deux vers suivants sont faites de rythmes similaires. Cependant, on remarque une forme de note dont nous n'avons pas encore parlé et qui est appelée ligature oblique.

 

Ex. 1c - En mon cuer a un descort, refrain (vers 2-3)

Ce type particulier de ligature est, à l'époque de Machaut, celui qui apparaît le plus fréquemment au discantus. Tout ce qu'il faut savoir pour l'instant, c'est que toute ligature dont la première note a une hampe ascendante à sa gauche donne, pour cette note et la suivante, le rythme semi-brève, semi-brève. Ici, il ne s'agit de toute façon que d'une ligature de deux notes, qui sont donc deux semi-brèves. Dans une telle ligature, les hauteurs de notes sont indiquées par le début et la fin du rectangle, à savoir :  et do# (notez que lorsque l'intervalle mélodique est plus grand qu'une seconde, la forme oblique d'une ligature n'indique aucunement un glissando : il n'y a toujours que deux notes dont les hauteurs sont données par la position des côtés gauche et droit du rectangle). En principe, les notes ligaturées ne reçoivent qu'une seule syllabe et, dans les transcriptions modernes, il est d'usage de les signaler en les surmontant d'un crochet.

 

Ex. 1d - En mon cuer a un descort, refrain (vers 2-3)

§ Le do de la mes. 4 doit se chanter comme «fa», c'est-à-dire qu'il doit être à un demi-ton du si ; cela ne devient cependant évident que lorsque le contrepoint formé avec le tenor est pris en compte. 

 

Le reste du refrain va comme suit :

 

Ex. 1e - En mon cuer a un descort, refrain (vers 4-7) 

La difficulté de ce passage tient à la bonne reconnaissance des fonctions de chacun des trois points qu'on y trouve. Le premier apparaît vers le milieu, entre les semi-brèves fa et mi ; étant donné que cette semi-brève fa est la troisième d'une perfection (en effet, on retrouve avant ce premier point l'équivalent de quatre groupes de trois semi-brèves), il s'agit, par conséquent, d'un point de division servant à isoler les deux semi-brèves suivantes (mi et fa) et, ainsi, à signaler l'altération de la seconde semi-brève (fa). Le second point en est un de perfection ; il apparaît juste après la brève suivante (sol), l'empêchant, de ce fait, d'être rendue imparfaite par le silence de semi-brève voisin. Enfin, le troisième point, qui se voit entre la semi-brève do et la minime , est un point d'addition qui donne à cette semi-brève la valeur de trois minimes.

 

Ex. 1f - En mon cuer a un descort, refrain (vers 4-7)

Maintenant, c'est à votre tour de transcrire les couplets! Chacun d'eux met en musique un tercet composé de deux heptasyllabes et d'un quadrisyllabe :

(ouvert)

C'est de mon loial désir

Qui me vuet faire jehir

Le mal que port,

(clos)

 Et comment j'aim et désir

Ma dame sans repentir

Et sans confort.