Tutoriel #1

 

Temps imparfait et prolation imparfaite

 

Nous allons maintenant étudier plus en détail le temps imparfait et prolation imparfaite, à l'aide du virelai monodique Douce dame jolie (V4) de Guillaume de Machaut.

 

Dans cette mensuration, toutes les notes sont imparfaites : la brève se divise en deux semi-brèves et la semi-brève en deux minimes. Vu l'absence de notes parfaites, l'imperfection et l'altération sont impossibles ; il en découle que tous les points sont des points d'addition.

 

Le virelai, aussi appelé «chançon baladée», est l'une des trois formes fixes de la poésie lyrique française des XIVe et XVe siècles. Il s'agit, le plus souvent, d'un poème constitué de trois strophes et construit sur deux rimes. La première strophe débute et se termine par un même refrain, c'est-à-dire par la même musique et le même texte. Entre les deux se trouve une section tripartite composée de deux couplets (appelés ouvert et clos) et d'une tierce. L'ouvert et le clos, qui se chantent sur une mélodie différente, sont relativement indépendants et font contraste au refrain ; souvent, cette mélodie a deux cadences différentes. Au contraire, la tierce est étroitement liée au refrain en ce que son texte en reproduit les rimes et les mètres, en plus de se chanter sur la même mélodie. 

 

Les strophes subséquentes débutent directement par l'ouvert. Dans le diagramme qui suit, les lettres majuscules indiquent la répétition identique du texte et de la musique, et celles minuscules la reprise de la musique sur un texte différent :

 

Strophe 1                                                          Strophe 2                                          etc.

Refrain | Ouvert - Clos - Tierce | Refrain        Ouvert - Clos - Tierce | Refrain

    A             b            b         a            A                  b           b         a           A                 

       

Le refrain (mélodie A) de Douce dame jolie se présente ainsi :

 

Ex. 1a - Douce dame jolie, refrain (notation originelle)

 

On voit d'abord l'initiale filigranée «D», première lettre du premier mot, puis la portée de cinq lignes rouges. Les deux premiers symboles notés dans la portée sont la lettre «C» sur la quatrième ligne (=clef de do-4) et la lettre «b» dans le troisième interligne (=«b mol» ou «b rond», l'ancêtre de notre bémol moderne, qui indique que tous les si à cette hauteur doivent être chantés comme «fa» ; sur ce point, revoyez les principes de la solmisation). Vient ensuite un silence de semi-brève, dans la partie supérieure du quatrième interligne, puis la mélodie faite principalement de semi-brèves et de minimes (la dernière note du refrain - sol brève - et la syllabe «-ment» du mot seulement se trouvent sur la page suivante du manuscrit - voyez l'ex. 2a ci-bas).   

 

Pour ce qui est du texte, Machaut propose un quatrain composé de trois hexasyllabes avec rime féminine et d'un heptasyllabe avec rime masculine :

Douce dame jolie,

Pour dieu, ne pensés mie

Que nulle ait signourie

Seur moy, fors vous seulement.  

 

Enfin, deux choses sont encore à remarquer : (1) la semi-brève si - quatrième note depuis la fin - est accompagnée d'un point d'addition et vaut donc trois minimes ; (2) le copiste n'a indiqué aucun signe de mensuration, mais il s'agit clairement d'une chanson en temps imparfait et prolation imparfaite (voyez ici comment déduire cette information du contexte musical). La transcription sera donc faite en 2/4, les minimes de la notation originelle devenant des croches modernes, les semi-brèves des noires, les brèves des blanches, et ainsi de suite.

 

Ex. 1b - Douce dame jolie, refrain (notation moderne)

La mélodie contrastante des deux couplets est, quant à elle, clairement délimitée par les deux lignes de texte qu'elle accompagne et qui sont toujours superposées (ex. 2a). Comme on l'a vu, cette mélodie est entendue deux fois de suite, mais avec des vers différents ; ici, elle est pourvue de deux cadences différentes, l'une pour l'ouvert et l'autre pour le clos.

 

Ex. 2a - Douce dame jolie, couplets (notation originelle)

Notée en clef de do-3, afin d'éviter l'emploi de lignes supplémentaires, la mélodie B débute également par un silence de semi-brève ; elle s'arrête à la première note de la troisième portée ( brève), comme l'indique le trait qui lui fait suite et qui ne doit pas être confondu avec un silence de brève (remarquez qu'un trait similaire sépare aussi le refrain des couplets). Les quatre notes qui suivent (la minime, sol semi-brève, fa minime, sol brève), également suivies d'un trait, constituent la terminaison alternative ; et puisqu'elles équivalent en durée à deux brèves, nous pouvons en déduire que la première terminaison est faite des trois notes précédentes (si semi-brève, do semi-brève,  brève) qui équivalent aussi à deux brèves.

 

Le texte de chacun des couplets consiste en un hexasyllabe et un disyllabe avec rimes féminines, et un hexasyllabe avec rime masculine :

(ouvert)

Qu'ades sans tricherie,

Chérie,

Vous ay, et humblement,

(clos)

Tous les jours de ma vie

Servie

Sans vilain pensement.

 

La transcription moderne de cette section se présente ainsi :

 

Ex. 2b - Douce dame jolie, couplets (notation moderne)