Notation mensuraliste de l'Ars nova

 

1. Figures de notes et mensurations

 

En france, au XIVe siècle, la notation de la musique polyphonique se fait selon des principes exposés par Philippe de Vitry et Johannes de Muris vers 1320. Prenant pour base la notation noire mesurée élaborée par Franco de Cologne (notation franconienne) puis Pierre de la Croix (notation pétronienne) dans le dernier tiers du siècle précédent, ce nouveau système mensural pousse plus avant les possibilités rythmiques, notamment par l'emploi de notes rouges ou évidées et la légitimation de la métrique binaire. 

 

.I.

La figure de note la plus longue est appelée maxime (maxima). Elle consiste en un rectangle avec une hampe à sa droite. Le silence correspondant consiste en deux traits verticaux traversant trois ou deux interlignes de la portée, selon qu'il représente une maxime parfaite ou imparfaite (ex. 1.1a).

 

La note plus courte suivante, la longue (longa), ressemble à la maxime, à ceci près que sa tête est plutôt carrée que rectangulaire. Le silence correspondant consiste en un trait vertical traversant trois ou deux interlignes de la portée, selon qu'il représente une longue parfaite ou imparfaite (ex. 1.1b).

 

La brève (brevis), prochaine figure de note dans la hiérarchie décroissante, est une longue sans hampe ; son silence est fait d'un trait couvrant un seul interligne de la portée (ex. 1.1c).

 

La semi-brève (semibrevis) consiste en un losange sans hampe et son silence en un trait vertical ne couvrant que la moitié supérieure d'un interligne (ex. 1.1d).

 

Enfin, la minime (minima) s'obtient en ajoutant une hampe au centre de la semi-brève. Son silence est aussi celui de la semi-brève, mais placé dans la moitié inférieure de l'interligne (ex. 1.1e)

 

Ex. 1.1 - Figures de notes et de silences 

Fin du motetus et début du tenor

.II.

Contrairement aux figures de notes modernes, qui ont toutes une durée fixe, celles de la notation mensuraliste (à l'exception de la minime) valent tantôt le double tantôt le triple de leur voisine immédiate plus courte. Elles sont dites parfaites lorsqu'elles en valent trois et imparfaites lorsqu'elles en valent deux.

 

La relation entre la maxime et la longue est appelée mode majeur (maximodus). En mode majeur parfait, la maxime vaut trois longues ; en mode majeur imparfait, elle en vaut deux.

 

La relation entre la longue et la brève est appelée mode mineur (modus). En mode mineur parfait, la longue vaut trois brèves ; en mode mineur imparfait, elle en vaut deux.

 

Les maxime et longue sont d'un emploi relativement rare. Elles n'apparaissent de façon générale qu'au tenor - cette partie étant le plus souvent écrite en valeurs longues (voyez le manuscrit de Guillaume de Machaut ci-dessus) - ou à toutes les voix comme notes finales de l'oeuvre ou d'une de ses sections. Nous nous concentrerons donc davantage sur les deux relations temporelles suivantes, beaucoup plus importantes.

 

La relation entre la brève et la semi-brève est appelée temps (tempus). En temps parfait, la brève vaut trois semi-brèves ; en temps imparfait, elles en vaut deux.

 

La relation entre la semi-brève et la minime est appelée prolation (prolatio). En prolation parfaite, la semi-brève vaut trois minimes ; en prolation imparfaite, elle en vaut deux.

 

.III.

De façon à indiquer clairement la nature de la division (binaire ou ternaire) de la brève et de la semi-brève, les musiciens du XIVe siècle ont recours à quatre signes de mensurations qui correspondent aux quatre combinaisons possibles de temps et de prolation. Le temps parfait est représenté par un cercle et l'imparfait par un demi-cercle ; la présence d'un point indique une prolation parfaite et son absence une prolation imparfaite (certains auteurs utilisent trois ou deux points pour indiquer la perfection ou l'imperfection de la prolation).

 

Ex. 1.2 - Les quatre mensurations

Regardons ces mensurations une par une, en partant de gauche à droite :

 

Dans le temps imparfait et prolation imparfaite, la brève et la semi-brève sont binaires, c'est-à-dire qu'elles sont divisibles par deux : la brève vaut deux semi-brèves ou quatre minimes et la semi-brève vaut deux minimes. L'unité de pulsation (tactus) de cette musique étant représentée par la semi-brève - battue à la vitesse du pouls au repos, soit environ 60 à 70 battements par minute -, cette mensuration est faite de deux temps divisibles par deux ; c'est l'équivalent de notre mesure à 2/4 moderne.

 

Dans le temps imparfait et prolation parfaite, la brève est binaire (divisible par deux) et la semi-brève ternaire (divisible par trois) : la brève vaut deux semi-brèves ou six minimes et la semi-brève vaut trois minimes. Cette mensuration est faite de deux temps divisibles par trois, l'équivalent de notre mesure à 6/8 moderne.

 

Dans le temps parfait et prolation imparfaite, la brève est ternaire (divisible par trois) et la semi-brève binaire (divisible par deux) : la brève vaut trois semi-brèves ou six minimes et la semi-brève vaut deux minimes. Cette mensuration est faite de trois temps divisibles par deux, l'équivalent de notre mesure à 3/4 moderne.

 

Enfin, dans le temps parfait et prolation parfaite, la brève et la semi-brève sont ternaires (divisible par trois) : la brève vaut trois semi-brèves ou neuf minimes et la semi-brève vaut trois minimes. Cette mensuration est faite de trois temps divisibles par trois, l'équivalent de notre mesure à 9/8 moderne.

 

Il est à remarquer que la notation ancienne ne fait aucune différence graphique entre une note parfaite (ternaire) et la même note imparfaite (binaire), contrairement à notre notation moderne et ses valeurs ternaires pointées. Ainsi, dans une oeuvre du XIVe siècle, seul le signe de mensuration permet de connaître la relation qu'ont les notes entre elles. Il arrive très souvent que ce dernier ne soit pas donné, mais il est néanmoins toujours possible de déduire la mensuration d'une oeuvre par le contexte musical.