Tutoriel #2

 

Temps imparfait et prolation parfaite

 

Dans ce second tutoriel, le virelai monodique Comment qu'à moy lonteinne (V5) de Guillaume de Machaut servira à illustrer le temps imparfait et prolation parfaite.

 

Dans cette mensuration, comme dans la précédente, la brève est imparfaite et se divise en deux semi-brèves ; si un point lui fait suite, c'en est un d'addition. La nouveauté réside en ce que la semi-brève est maintenant parfaite et se divise en trois minimes. Dès lors, l'imperfection d'une semi-brève devient possible, tout comme l'altération d'une minime.

       

Le refrain se présente ainsi :

 

Ex. 1a - Comment qu'à moy lonteinne, refrain (notation originelle)

 

À nouveau, la première portée est précédée d'une lettrine ornée, à savoir la lettre «C» du mot Comment. Vient ensuite une clef de do-3 et un bémol. Ce dernier n'apparaît qu'à la première portée, mais d'autres manuscrits qui contiennent cette chanson l'ont au début de chaque nouvelle portée ; on peut possiblement y voir un oubli de la part du copiste.  

 

Bien qu'aucun signe de mensuration ne soit donné, certains indices dans la musique suffisent à indiquer le temps imparfait et prolation parfaite, notamment : les paires de silences de minime notés sur une même ligne, le regroupement des minimes par trois, et la fréquente succession minime/semi-brève. Dans la transcription en 6/8, les minimes de la notation originelle deviennent des croches, les semi-brèves des noires pointées, et les brèves des blanches pointées.

 

Le texte du refrain, un quatrain composé exclusivement d'hexasyllabes, joue sur une alternance de rimes croisées, tantôt féminines tantôt masculines :

Comment qu'à moy lonteinne

Soiez, dame d'onnour,

Si m'estes vous procheinne

Par penser, nuit et jour.  

 

En prolation parfaite, les minimes doivent être regroupées par trois, de façon à former des unités équivalentes à des semi-brèves parfaites. La mélodie qui supporte le premier vers est faite de sept minimes et d'une semi-brève ; en incluant les deux silences de minime initiaux, nous avons un total de neuf minimes pouvant être regroupées en trois groupes de trois. La semi-brève suivante est pointée, mais, comme elle est parfaite, ce ne peut être un point d'addition ; il s'agit plutôt d'un point de perfection (punctus perfectionis) indiquant que cette semi-brève ne doit pas être rendue imparfaite par la minime suivante. Entre ce point et la prochaine semi-brève se trouvent huit minimes dont les six premières peuvent être regroupées en deux groupes de trois ; il en découle que la seconde des deux minimes restantes doit être altérée (= doublée) de manière à compléter l'unité ternaire. Le troisième vers débute comme le premier, c'est-à-dire par deux silences de minimes suivis d'une minime, mais offre ensuite des exemples d'imperfection a parte ante où chacune des semi-brèves est rendue imparfaite par la minime précédente.

 

Ex. 1b - Comment qu'à moy lonteinne, refrain (notation moderne)

Contrairement à celle de Douce dame jolie, la mélodie des couplets de Comment qu'à moy lonteinne n'a qu'une seule cadence ; l'ouvert et le clos ont donc la même terminaison et la répétition musicale est, ici, parfaitement identique.

 

Ex. 2a - Comment qu'à moy lonteinne, couplets (notation originelle)

On l'a vu, les couplets d'un virelai sont toujours clairement délimités par les lignes de texte superposées. De plus, comme c'est le cas dans Douce dame jolie, un trait les sépare graphiquement du refrain. La mélodie B débute aussi par deux silences de minimes suivis d'une minime. Le symbole qui précède ces silences est un «b dur» ou «b carré» (l'ancêtre de nos dièse et bécarre modernes) et la ou les notes qu'il affecte doivent être chantées comme «mi», c'est-à-dire haussées d'un demi-ton (dans une transcription moderne, il est rendu par un dièse ou un bécarre, selon le contexte). Noté dans le quatrième interligne (fa), ce «b carré» apparaît cependant bien avant qu'un fa ne soit écrit et cela est tout-à-fait conforme à la pratique médiévale.

 

Un second «b carré» se voit un peu plus loin, sur la troisième ligne (do), et indique que les do qui suivent doivent être haussés d'un demi-ton. Il est donc fort probable que les chantres de l'époque aient chanté des si bécarre, de façon à éviter les secondes augmentées, et c'est peut-être la raison pour laquelle le copiste a omis le bémol en début de portée.    

 

Les textes des couplets sont, du point de vue de la rime et de la métrique, identiques au refrain :

 

(ouvert)

Car souvenir m'ameinne

Si, qu'ades sans séjour,

(clos)

Vo biauté souvereinne,

Vo gracieus atour.

 

Ex. 2b - Comment qu'à moy lonteinne, couplets (notation moderne)