Introduction au plain-chant

 

5. La solmisation

 

.I.

La désignation syllabique des notes musicales, plus tardive, est une innovation du XIe siècle attribuée à Guido d'Arezzo qui, à la suite de l'hymne Ut queant laxis, assigne aux notes de l'hexacorde sur C (C, D, E, F, G, A) les syllabes «ut-ré-mi-fa-sol-la» (ex. 5.1). En raison de sa double figure (  ou  ), aucune syllabe ne fut assignée à la note B. Mais, puisque les notes qui composent les hexacordes sur G (G, A, B , C, D, E) et sur F (F, G, A, B , C, D) se succèdent selon le même ordonnancement de tons et de demi-ton que celui sur C, on les chantait aussi sur les syllabes «ut-ré-mi-fa-sol-la».

 

De ceci découle le principe fondamental selon lequel tout demi-ton (E-F, B  -C, A-B  ) est solmisé «mi-fa». Par corollaire, le B  est toujours solmisé «fa», le B  toujours solmisé «mi» ; d’où l'interdiction de dire «mi contre fa» dans les consonances parfaites du contrepoint, puisqu'il en résulte nécessairement des intervalles augmentés ou diminués.

 

Ex. 5.1 - Hymne Ut queant laxis

 

§ Les syllabes «ut-re-mi-fa-sol-la» n'étaient, à l'époque, aucunement attachées à un diapason fixe comme le sont de nos jours les notes do-ré-mi-fa-sol-la. Elles représentaient plutôt l'agencement de tons et de demi-ton suivant : T-T-D-T-T.

 

.II.

Puisque l'hexacorde sur C ne contient ni l'une ni l'autre des formes de la note B, il fut appelé hexacorde «par nature» ou «chant naturel». L'hexacorde sur G, le seul qui contienne la note B  , fut pour cette raison appelé hexacorde «par B carre» ou «chant dur». Par la même logique, l'hexacorde sur F, qui contient le B  , fut appelé hexacorde «par B mol» ou «chant mol». En somme, sept hexacordes (deductiones) – trois sur G, deux sur C et deux sur F – sont nécessaires pour couvrir l'ensemble des notes de la main guidonienne (ex. 5.2) :

 

Ex. 5.2 - Les 7 déductions hexacordales

(D'après Yssandon 1582, 11v.)

De surcroît, il résulte du chevauchement de ces hexacordes : (1) que certaines notes possèdent plus d'une syllabe, et (2) que le nom complet d'une note réunit la lettre (clavis) et la ou les syllabes de solmisation (vox, voces) pouvant lui être appliquées (voyez l'ex. 3.1a). Ainsi, par exemple, «D sol ré» est non seulement le nom complet de la note D, mais indique encore que cette note peut être solmisée «sol» dans l'hexacorde par bécarre ou «ré» dans l'hexacorde par nature.

 

.III.

Lorsqu'une mélodie sort des limites d'un hexacorde, il faut alors passer de cet hexacorde à un autre ; c'est ce qu'on appelait faire «muance» ou «mutation» (mutatio). Le dépassement occasionnel de l'hexacorde par une seule note en vint cependant, durant la Renaissance, à n'exiger aucune muance :

 

«Toutesfois et quantes que par dessus ces six voix s'en trouvera une seule n'excedante que d'une seconde, elle s'appellera fa, sans faire muance, laquelle faudra profferer mollement mesmement sans aucun signe de  mol, pourveu que celuy de  dur n'y soit mis» (Guilliaud 1554, Aiiijr).

 

Dans tous les autres cas, la muance est nécessaire. À cet effet, la plupart des auteurs rappellent l'impossibilité de faire muance sur la note B, puisque B  et B  ne sont pas à l’unisson (Marchetus de Padoue et Franchinus Gaffurius, notamment, donnèrent pourtant des exemples de cette «permutation» (permutatio) ; le premier en lien avec le mouvement chromatique, le second avec celui de triton).

 

Sur les autres notes, deux ou six mutations sont possibles selon qu'elles possèdent deux ou trois syllabes. Sur C fa ut, par exemple, une mutation est possible de «fa» à «ut» ou de «ut» à «fa» ; sur G sol ré ut, six mutations sont possibles de «sol» à «ré» ou de «ré» à «sol», de «sol» à «ut» ou de «ut» à «sol», et de «ré» à «ut» ou de «ut» à «ré». Enfin, le passage d'un hexacorde à l'autre doit être repoussé le plus longtemps possible, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il soit absolument nécessaire (ex. 5.3) :

 

Ex. 5.3 - Mutations dans les trois hexacordes